Un déguisement peut en cacher un autre

Temps de lecture : 20 minutes

Si je vous raconte mon histoire, vous me prendrez pour un fou, un cinglé.

Et je vous comprendrais. Si quelqu’un m’avait raconté cette histoire il y a seulement deux semaines, je lui aurais chaudement recommandé quelques adresses d’hôpitaux psychiatriques à visiter.

Et pourtant, me voilà caché derrière un monticule d’ordures au détour d’une ruelle, tremblant, tentant d’échapper à la colère d’une centaine de personnes.

Tout a commencé il y a donc deux semaines. La nuit était déjà tombée et le ciel de Border Hill était parsemé d’étoiles bien visibles, comme tous les soirs. C’est une chance que nous avons. De pouvoir observer l’immensité de l’Univers à travers nos fenêtres. De nombreuses villes n’ont pas cette chance, polluées par les lumières vives et agressives au sol.

Bref, il fait donc nuit lorsque je me rends chez Sonar, un ami. Oui, je suis d’accord avec vous, le nom est un peu étrange. Et, croyez-moi, ce n’est que le début.

Comme tous les vendredis soir, je passe la soirée avec lui. Nous profitons du spectacle stellaire pour prendre des clichés. Il est photographe professionnel, et moi je travaille au sein d’une agence de photographes. Nous nous sommes rencontrés il y a deux ans, dans le cadre de mon travail, alors que je cherchais des photographes pour un nouveau projet artistique. J’ai apprécié sa personnalité introvertie mais légèrement décalée. Il semble associable lorsqu’on ne le connait pas, mais il est en réalité bien plus drôle qu’on ne le pense. Nous nous sommes très vites liés d’amitié.

Ce soir-là, nous prenons des centaines de clichés, et nous avons même l’occasion d’apercevoir des étoiles filantes. Sonar est passionné par tout ce qui touche à l’espace et à l’univers, et tous ses vendredis soir sont consacrés à capturer ces clichés. Quant à moi, il m’arrive aussi de passer derrière l’objectif, de temps à autre.

Après quelques heures, le temps se rafraichit très vite, et nous décidons de rentrer pour nous réchauffer.

Il est presque minuit, et nous discutons autour d’une caisse de bières fraiches lorsque Sonar me parle de sa passion de toujours :

« Au fait, tu as entendu parler de cette histoire de signaux électriques provenant de l’espace ? Certains scientifiques ont confirmé qu’il pourrait s’agir d’un premier contact avec une civilisation extraterrestre.

J’éclate de rire, et lui réponds :

– Sans déconner ? Faut qu’on leur prépare un bel accueil dans ce cas ! Un petit panier garni de maïs transgénique, de poulet nourri aux antibiotiques, et de quelques sucreries pour enfants bourrés d’additifs qui détraquent le système nerveux. Ils vont adorer !

Sonar rigole à son tour, puis reprend un air plus grave :

– Sérieusement, tu ne crois vraiment pas que ça serait possible, avec le nombre incalculable de planètes qui gravitent autour de la nôtre ?

– S’il y a bien une chose auquel je crois, c’est que les E.T ont pourri mon enfance. J’ai toujours détesté leur apparence, et cet engouement qu’ils suscitent auprès des gens.

Je mime d’un air moqueur le doigt d’E.T et rejoue la réplique culte « Téléphone maison ». Sonar secoue la tête.

– Tu es désespérant. Moi, en tout cas, je ne suis pas fermé à cette idée.

– Tu n’es surtout pas fermé à l’idée de finir en asile », je rétorque en rigolant.

Sonar me répond par un mince sourire. Je crois que cette phrase l’a vexé.

Il s’attendait certainement à ce que nous discutions de ce sujet jusqu’au bout de la nuit. Mais j’ai toujours détesté ces histoires de civilisations extraterrestres, de planètes habitables et toutes ces bêtises. Nous habitons à quelques kilomètres à peine de Roswell, la fameuse, et tous les jours nous voyons passer des hordes de bonshommes poilus, aux cheveux longs, affublés de tee-shirts annonçant « les E.T sont réels » ou « les E.T arrivent » et autres absurdités.

Ils passent leurs journées sur les lieux du crime, à chercher des indices, des preuves. Si nous pouvions acheter du temps, j’achèterais volontiers le leur,  car j’en ai bien besoin et visiblement ils en ont beaucoup à revendre, du temps.

Nous restons silencieux, moi et Sonar, sirotant nos bières. Une sensation d’humidité entoure la maison, située en pleine forêt. Je m’endors presque, alors que Sonar a soudain un regain d’énergie :

« Hé ! Ça me fait penser à un truc. Est-ce que je t’avais montré le déguisement d’E.T que j’avais dégoté pendant mon voyage au Mexique ?

Il remet ça. Las, je lui réponds :

– Je ne m’en souviens plus, ou peut-être que mon cerveau a préféré oublier. »

Aussitôt, Sonar se lève et se dirige vers l’escalier. Cette fois, il n’allait pas me lâcher.

En attendant son retour, je jette un coup d’œil à mon smartphone et cherche des informations sur ces soi-disant signaux électriques. La NASA semble ne pas parvenir à déterminer la source de ces signaux, qui sont diffusés à une fréquence bien trop élevée pour être d’origine naturelle. Comme toujours le FBI ne fait aucun commentaire mais ne dément pas l’étrangeté des signaux.

Je pique du nez tout en lisant l’article. Définitivement, ces histoires d’E.T ne me passionnent vraiment, vraiment pas.

Cela fait maintenant une dizaine de minutes que Sonar est parti. Je me demande s’il n’est pas en train de fabriquer ce déguisement.

Je me lève pour le rejoindre lorsque, au même moment, il descend en trombe de l’escalier.

Je ne sais pas si c’est une conséquence de la fatigue ou des nombreuses bouteilles de bières ingurgitées, mais je trouve ce déguisement vraiment bien réalisé. Il est différent des costumes verts fluo avec une tête ovale et des yeux noirs globuleux. Il est beaucoup plus sobre, d’une couleur gris-bleu, et le masque est d’une forme presque octogonale. Le style mexicain, certainement.

Néanmoins, je ne peux pas m’empêcher d’éclater de rire, Sonar en est recouvert de la tête aux pieds, et la matière très « stretch » lui moule entièrement le corps. Entièrement.

« Mec, pourquoi tu n’as pas ressorti ce déguisement le mois dernier pour Halloween ? Dis-je tout en pouffant de rire.

– Il est bien trop beau pour être dévoilé au grand jour, répond Sonar en faisant une mine très fière.

– Je le reconnais, il est assez bluffant, je réponds en levant les mains, en signe de mea-culpa. Où l’as-tu trouvé, déjà ? »

Sonar s’assoit sur le canapé. Je suis un peu perturbé par cette vision d’un extraterrestre qui s’assoit tranquillement sur un canapé, une bière à la main. Je me demande s’il n’y a pas des champignons hallucinogènes dans ma bière.

« Je l’ai trouvé dans une boutique à Valladolid, près de Chichen Itza. Tu sais, ce site archéologique qui aurait été construit par des extraterrestres, tout comme…

– Les pyramides d’Egypte, je sais, dis-je dans un soupir.

Sonar acquiesce, puis reprend :

– C’était une boutique de souvenirs, mais le vendeur m’a ensuite parlé de ce déguisement dont il souhaitait se débarrasser, il ne lui restait plus qu’un modèle. Il me l’a vendu pour à peine dix pesos.

– Eh bien, sacré deal », je réponds tout en finissant ma troisième bouteille.

Je m’approche de la fenêtre. Les étoiles sont toujours aussi éclatantes, mais certaines sont couvertes par des nuages. Les contours de la fenêtre s’entourent de buée, et des petites gouttes d’eau font la course sur la vitre. Je me tourne vers Sonar :

« Il commence à pleuvoir, je ne vais pas tarder à rentrer.

Sonar, toujours affublé de son costume d’E.T mexicain, bondit soudain de son canapé.

– Mince, on a oublié de rentrer le matériel photo. Tu viens m’aider ? »

J’acquiesce, et nous sortons tous les deux dehors. Il ne fait pas froid, l’air est au contraire très lourd et chaud, malgré l’averse qui pointe le bout de son nez. Je titube un peu, et réalise que je tiens de moins en moins bien l’alcool.

Je ramasse le trépied et la lumière. Sonar, penché devant moi pour ramasser son objectif, m’offre une vue imprenable sur son postérieur moulé dans son costume d’E.T.

« Dis donc, tu serais presque sexy dans ce costume, dis-je d’une voix faussement suave.

Sonar se redresse et se tourne vers moi :

– T’es vraiment bourré toi. Allez, on rentre, il commence à bien pleuvoir.

J’éclate de rire et fait pivoter son épaule pour qu’il se tourne à nouveau.

– Mais attends, laisse moi voir ça ! T’as bien forcé sur les squats à ce que je vois ! »

Sonar rigole à son tour, et me repousse alors que je m’approche de lui. Nous finissons par faire semblant de nous battre et je le fais tomber par terre. Nous éclatons de rire, comme deux idiots qui ne tiennent vraiment pas bien l’alcool.

Je rentre chez moi à pied, trop éméché pour conduire. Moi et Sonar habitons à seulement quelques kilomètres de distance, et une bonne demi-heure de marche sous la pluie est le meilleur moyen d’éviter la gueule de bois du lendemain.

Pourtant, le lendemain, sur le trajet menant à mon lieu de travail, je maudis cette caisse de bières maléfiques. La marche sous la pluie n’a pas aidé, et je suis frappé par un très douloureux mal de tête. J’essaie néanmoins de faire bonne figure en pénétrant dans le bureau, avec un signe de la main désinvolte à mes collègues. Mais mon installation un peu hasardeuse à mon poste de travail me trahit.

Après une bonne matinée à la recherche de photographes talentueux, je décide de faire une pause à la machine à café. Un de mes collègues me rejoint tout en regardant son smartphone, l’air mi-amusé mi-étonné. Il se tourne vers moi :

« Tu as vu cette vidéo qui fait le tour des réseaux sociaux depuis ce matin ? »

Il me tend son téléphone. Certainement une énième photo de chatons. Sans grande conviction, je regarde l’écran. Je dois faire un effort de concentration pour comprendre ce qu’il se passe sur la vidéo. En premier lieu parce que ma gueule de bois fait toujours effet, mais aussi et surtout parce que la vidéo est assez confuse, l’image est tremblante, il pleut et il fait nuit.

Puis, très vite, je comprends qu’il ne s’agit pas d’une photo de chatons mignons.

Il est impossible de voir les visages car la scène semble avoir été capturée de loin. Je parviens néanmoins à déceler deux silhouettes, dont une qui me parait très familière. Ce n’était donc pas dû aux champignons hallucinogènes dans ma bière. Le costume d’E.T parait encore plus réel dans cette vidéo. Sans le son, mes gestes paraissent assez maladroits et brutaux. La scène pourrait presque s’apparenter à une agression, notamment lorsque je terrasse Sonar par terre. Dommage qu’ils n’entendent pas nos rires affreux.

« C’est trop bizarre, non ? On dirait quelqu’un qui agresse un alien en pleine forêt, me dit mon collègue.

– Quelqu’un déguisé en alien, tu veux dire ?

– Oui, enfin… Le costume est tout de même très, très bien fait… Tu ne trouves pas ? »

Je regarde mon collègue. Il ne va pas s’y mettre, lui aussi ? Les aliens, ça n’existe pas !

Je suis tenté de dire qu’il s’agit de moi et de Sonar sur cette vidéo, mais je décide de me taire. Nos carrières à tous les deux sont bien installées, il serait dommage de ruiner nos efforts pour une vidéo aussi nulle.

« Tu sais qui a filmé cette vidéo ? Je demande.

– Aucune idée, la vidéo est apparue sur les réseaux sociaux ce matin, par un compte anonyme. Et on ne sait pas non plus d’où cette vidéo a été filmée.

Je ricane intérieurement.

– Encore un coup des russes », dis-je de manière désinvolte.

Sur ces paroles, je m’éclipse rapidement et sors à l’extérieur du bâtiment. J’appelle aussitôt Sonar.

« Tu as vu la vidéo qui tourne en ce moment sur les réseaux sociaux ?

– Quatre personnes me l’ont partagée en seulement une matinée, répond-il, visiblement amusé.

– C’est dingue, je n’ai entendu personne quand nous étions dans la forêt.

– C’est surtout assez flippant ! Surenchérit Sonar.

– Bon, quoiqu’il en soit, je te propose de patienter gentiment en attendant que tout le monde oublie cette vidéo, sans dire quoi que ce soit. Je tiens à ma réputation.

Sonar éclate de rire.

– Je partage ton avis ! Mais je vais tout de même mener mon enquête pour savoir qui a pu nous filmer à notre insu ».

Après cette mésaventure, la journée se passe plutôt rapidement. Encore un peu étourdi par ces bières de l’Enfer, je décide de quitter mon bureau un peu plus tôt que prévu pour me reposer. Dans le bus menant à ma résidence, je remarque que beaucoup de gens ont les yeux rivés sur leurs smartphones. C’est une image plutôt habituelle est d’ailleurs assez triste dans les transports en commun, mais cette fois, c’est différent. Ils semblent tous regarder la même chose, et s’observent parfois, se lançant des clins d’œil ou des sourires comme pour dire « nous aussi, on regarde la vidéo ».

Certains sourient, d’autres rigolent. Ce qui me surprend, en revanche, c’est l’œil désapprobateur ou l’attitude choquée d’un bon nombre d’entre eux. Cette vidéo devenue maintenant virale ne semble pas du tout leur plaire. Il ne s’agit pourtant que d’une banale altercation entre deux individus bien éméchés.

Je sors mon smartphone de ma poche. Il ne me faut que quelques secondes pour retrouver la vidéo sur Internet. Je regarde les commentaires.

« Je veux son costume d’ET ! »

« C’est moi ou un mec essaie d’abuser d’un autre mec déguisé en alien ? Flippant… »

« Ok, donc on fait comme si c’était normal de voir une personne se faire sauvagement agresser ? Révoltant ! »

« Je ne veux pas paraitre complotiste, mais ce costume est quand même très réaliste… Vous ne trouvez pas ? »

« Pour information, le FBI serait en train d’authentifier la vidéo »

Je suis partagé entre l’envie d’exploser de rire ou de fondre en larmes. A quel moment l’humanité a-t-elle touché le fond ? Le FBI a vraiment l’intention de faire authentifier cette vidéo ? Je rentre chez moi et tente d’oublier cette histoire.

Après une bonne nuit de sommeil de dix heures, nécessaires pour me débarrasser de ces bières maudites qui faisaient encore effet, j’allume ma télévision pour entendre les nouvelles du matin. Cette image est à nouveau là, sur l’écran. Ce déguisement me poursuit.

Le journal titre « La vidéo d’une agression suscite l’émoi ». Deux journalistes discutent :

« Effectivement, cette vidéo qui fait le tour du monde depuis hier n’a pas fait rire tout le monde. Certains la trouvent même révoltante.

– Oui, surtout que nous ne savons pas encore qui est la victime. Elle est plaquée au sol avec une telle violence… Et, aussi fou que cela puisse paraitre, certaines personnes avancent l’hypothèse qu’il pourrait s’agir d’un vrai alien…

– Mais d’où viendrait-il ? Et comment aurait-il pu vivre dans notre atmosphère ?

– C’est la question que tout le monde se pose. Selon une source proche de l’enquête, la NASA et le FBI seraient en train de se pencher sur cette vidéo anonyme.

– Intéressant, et cela coïnciderait avec la recrudescence de signaux électriques depuis quelques semaines…

– Dans tous les cas, des internautes ont annoncé qu’une traque a été lancée pour retrouver l’auteur des faits. Un hashtag est même devenu viral ces dernières heures : #mêmepasunET. Affaire à suivre ! »

Je n’en crois pas mes yeux. Je me rue sur mon smartphone et recherche à nouveau la vidéo. Les commentaires affluent, les insultes envers « l’agresseur », moi en l’occurrence, pleuvent. Bon, une fois que le FBI aura compris qu’il s’agit d’un faux alien avec un costume acheté dix pesos au Mexique, tout rentrera dans l’ordre. Il faut juste attendre.

Mais, c’est au bout d’une dizaine de jours que les choses commencent à tourner au vinaigre.

Ce jour-là, je me rends à une conférence dédiée aux nouvelles techniques de prise de vue. La journée s’annonce plutôt clémente. Après des jours de pluie, le soleil refait enfin surface et les températures sont au beau-fixe. Ravi de pouvoir enfin porter ma chemise à fleurs favorite, je suis tout guilleret lorsque je pénètre dans l’hôtel où doit avoir lieu la conférence.

Je m’installe au comptoir et commande aussitôt un café. Je ne remarque pas le barista qui manque de faire déborder la tasse de café, les yeux rivés et écarquillés devant l’écran de son smartphone. Je ne remarque pas non plus les dizaines de personnes au téléphone et gesticulant dans le hall de l’hôtel. Je ne remarque pas, enfin, la masse de personnes qui s’est agglutinée devant le grand écran de télévision, qui diffusent les chaînes d’information en continu.

Très détendu, je quitte nonchalamment le hall de l’hôtel et me dirige vers la salle de conférence. Là, en ouvrant la porte, je suis assailli par un vacarme et un fracas assourdissant. Branle-bas de combat dans la salle de conférence. Des personnes hurlent, d’autres sont en transe, la plupart ne tient pas sur son siège. Soudain, je sens une pression sur mon épaule, et me retourne brusquement. Un jeune homme barbu, portant des lunettes bien trop larges pour son visage, se tient devant moi :

« Ça y est, on a enfin la réponse ! C’est de la folie ! » Dit-il avant d’accourir dans la direction opposée.

Je me décide enfin à regarder les informations sur mon smartphone, et tombe immédiatement sur la Une du jour :

« Le FBI a authentifié la vidéo de l’agression de l’alien. Elle a été réalisée sans trucage, il ne s’agit pas d’un déguisement. Il semble donc bien qu’il s’agisse de la première preuve vivante de l’existence d’un E.T sur le sol américain, et dans le monde. »

Au même moment, j’entends une femme, assise au dernier rang, vociférer à qui veut bien l’entendre :

« Quelle honte ! Voilà comment on accueille nos voisins de l’espace ! Et nous qui avions peur d’eux… C’est eux qui auraient dû nous craindre ! »

Chancelant, je m’assois sur les marches de l’estrade, près de la porte d’entrée. Je suis à moitié sonné, à moitié amusé, et à moitié pétrifié. Surtout, je réalise que le FBI, l’une des institutions les plus sérieuses qui soit, vient tout bêtement de se faire avoir par un déguisement.

Je me mets soudainement à rire, très bruyamment. Je ne peux plus m’arrêter et j’explose de rire, les larmes me montent aux yeux. La femme qui s’exclamait il y a quelques minutes s’approche de moi :

« Qu’est ce qui vous fait rire ? Me dit-elle avec sévérité.

Je suis tenté de lui dire qu’elle s’est fait rouler dans la farine par un déguisement à dix pesos, mais son état d’hystérie m’effraie.

– Je trouve cette histoire incroyable, tout simplement.

– Incroyable oui, mais nous devons surtout retrouver ce criminel qui a agressé ce pauvre alien. Il va le payer ! »

J’ai soudain beaucoup moins envie de rigoler.

Malgré toute cette effervescence, la conférence a tout de même lieu, mais peu de gens s’intéressent au discours de l’intervenant, qui semble de toute manière assez perturbé : le malheureux ne parvient pas à aligner deux phrases complètes.

Je décide de quitter la conférence avant son terme. Je me retrouve à nouveau dans le hall de l’hôtel et tente d’appeler Sonar, quand je tombe à nouveau sur la chaine d’information en continu. Un homme est interviewé, il fait partie d’un groupe de personnes qui s’est visiblement rassemblé au centre-ville de Roswell. La journaliste prend la parole :

«  Si je comprends bien, vous habitez à Roswell et vous avez tenu à sortir dehors pour célébrer cette nouvelle, n’est-ce pas ?

– Oui, c’est ça, réponds le jeune homme, légèrement intimidé mais très déterminé. Roswell est une ville chère à nos voisins les aliens, et ils ont choisi cette ville pour enfin faire leur apparition.

– Et donc… Poursuit la journaliste avant d’être violemment coupée par le jeune homme qui s’accapare le micro.

– Et nous voulons lui dire, s’il comprend notre langue, que nous sommes des personnes accueillantes, et que nous sommes navrés qu’il soit tombé sur le pire exemple de notre espèce.

La journaliste, légèrement agacée, récupère le micro des mains du jeune homme :

– Vous me disiez que vous aviez localisé l’endroit où as été prise la vidéo, c’est ça ?

– Oui, la vidéo semble avoir été prise non loin d’ici, dans la ville de Border Hill. D’ici quelques heures nous saurons certainement qui est l’agresseur. »

La journaliste remercie le jeune homme et se tourne face à la caméra.

« A Roswell et partout aux États-Unis, les gens sont révoltés, le hashtag #MêmepasunET s’est transformé en #revanchepourET. Une chose est sûre, l’auteur de l’agression a tout intérêt à se rendre avant qu’il ne subisse un lynchage publique ! »

Je dois m’avouer vaincu, je cède à la panique. J’appelle Sonar, les mains tremblantes. Il décroche.

« Ils sont complètement tarés ! Je hurle presque dans le téléphone.

– Calme toi, répond Sonar. Ils n’arriveront pas à te reconnaitre. On ne voit pas ton visage sur la vidéo.

– Tu rigoles, ces mecs sont déterminés ! Imagine qu’il te retrouve, toi ?

– Dans ce cas, je leur dirai qu’il s’agissait d’une blague, voilà tout, répond Sonar, avec une impassibilité déconcertante.

Sa remarque me donne soudain une idée.

– Sonar, tu es chez toi, en ce moment ?

– Oui, pourquoi ? »

Je raccroche aussitôt, quitte l’hôtel et me dirige vers le parking. Je démarre en trombe. Sur le chemin, je croise des passants arborant des tee-shirts à l’effigie des extraterrestres. Je me crois dans un mauvais film. Je savais qu’en faisant le choix d’habiter non loin de Roswell, je m’exposais au risque de rencontrer des énergumènes de ce genre. Mais pas au point de mettre ma vie en danger.

Quelques minutes plus tard, je me trouve devant le domicile de Sonar. Mes tambourinements successifs et angoissés à la porte ont dû l’agacer puisque c’est un avec un visage fermé qu’il m’ouvre la porte :

« Qu’est ce que tu fais là ? »

Je ne lui réponds pas et m’invite chez lui. Je fais les cent pas. Sonar, lui, m’observe avec un calme presque encore plus stressant que la situation.

« Tu te rends compte, le FBI a authentifié la vidéo ! Ils se sont fait avoir par un déguisement ! Dis-je nerveusement.

Sonar ne répond pas. Je poursuis :

« D’ailleurs, peux-tu me prêter ce déguisement ?

– Pourquoi en as-tu besoin ?

– Pour mettre une bonne fois pour toute fin à cette mascarade.

Sonar s’assoit lentement sur le canapé, l’air gêné.

– Je… Je ne l’ai plus.

– Comment ça, tu ne l’as plu ?!

– Je l’ai jeté.

– Mais pourquoi ?! C’était notre seule preuve ! Je lui hurle littéralement à la figure.

Il fait un mouvement de recul et se lève du canapé.

– Cette histoire commencait à prendre trop d’ampleur, et comme tout est parti de ce déguisement, alors j’ai préféré m’en débarrasser. »

Je fais le tour du salon, les mains sur la tête. Soudain, le téléphone de Sonar émet le son d’une notification. Il regarde l’écran, l’air toujours très calme.

– De quoi s’agit-il ? Je lui demande.

– Ceux qui se sont mis à la recherche de l’agresseur ont localisé une adresse. Et les autorités sont en train de faire un passer un décret pour autoriser l’arrestation d’une personne ayant agressé un individu « non-humain ».

Je secoue la tête. Je refuse de finir en prison pour un déguisement acheté dix pesos au Mexique. J’empoigne mon manteau que j’avais balancé sur le sofa, et me dirige vers la porte d’entrée.

« Qu’est ce que tu comptes faire ? Demande Sonar.

– Me dénoncer.

Sûr de moi, je me rends à pied au centre-ville de Roswell. Il me reste peu de temps avant que ces fous débarquent chez Sonar.

Je me dirige vers la rue principale du centre-ville, où se mêlent des restaurants, cafés et commerces locaux, et où un attroupement d’une trentaine de personnes s’est formé. Ils semblent tous chercher une information sur leur smartphone. Certainement le chemin menant à la maison de Sonar. Le temps presse.

Je me poste en plein milieu de la rue, le dos droit, l’air confiant. Je m’éclaircis un peu la gorge et avale ma salive. Avoir le déguisement sur moi m’aurait sûrement facilité la tâche. Pourquoi diable Sonar l’a-t-il jeté ?

Tant pis, je me lance :

« Bonjour tout le monde ! Vous n’allez pas le croire, mais en fait, cette histoire d’E.T, c’est du vent !

– Qu’est ce que tu racontes toi, d’où tu sors ? Me lance avec mépris un des membres du groupe.

– Cet alien que vous avez vu dans la vidéo, en fait c’est bel et bien un déguisement ! Ce n’est pas un E.T, c’est juste un mec dans un déguisement d’E.T acheté à peine dix pesos au Mexique !

Je ne sais pas pourquoi je ressens le besoin de préciser ce détail à chaque fois. Ça m’a visiblement marqué.

– Mais comment le FBI a pu se tromper ? Un déguisement, ça se voit, non ? Lance une jeune femme, qui semble commencer à douter. Ça me rassure, tout va bien se passer.

– Et comment tu sais tout ça, toi ? Me lance un autre.

– Eh bien, dis-je en rigolant, parce que celui qui agresse soi-disant l’E.T, c’est moi ! Haha, en fait, je…

– C’est lui l’agresseur ! Il veut essayer d’étouffer l’affaire ! Crie soudain le membre du groupe.

– Non, je vous assure ! Je voulais apporter le déguisement avec moi, mais mon ami l’a jeté, et …

– Attrapez cet enfoiré ! »

J’abandonne l’idée de les faire revenir à la raison et prends mes jambes à mon cou. Je n’arrive pas y croire. Il y a à peine deux semaines, je vivais une vie paisible d’agent de photographes à Border Hill, et aujourd’hui je dois fuir une horde de gens prêts à me lyncher en place publique pour avoir sauvagement agressé un E.T fraichement débarqué sur la planète Terre. Je vous avais dit que vous me prendriez pour un fou si je vous racontais cette histoire.

Me voilà donc terré derrière un monticule d’ordures, pour ne pas me faire repérer. Je dois vous laisser, il faut que j’appelle Sonar. Tout est de sa faute, il faut qu’il me sorte de ce pétrin!


Marcus peine à trouver le contact de Sonar sur son smartphone, tant ses mains tremblent.

« Sonar, ça n’a pas fonctionné, ils ne m’ont pas cru, ils vont me massacrer !

– Bien sûr qu’ils ne t’ont pas cru, répond laconiquement Sonar. Qui croirait un homme qui raconte une histoire sans preuve et qui met en doute la fiabilité du FBI ?

– Mais c’est pourtant le cas, le FBI s’est trompé !

Sonar reste silencieux. Marcus ajoute :

– Sonar, il faut que tu m’aides !

Le silence règne toujours au bout du fil. Puis, soudain :

– Je t’ai bien eu, hein ? Fait Sonar.

– Comment ça, de quoi tu parles ? C’est une caméra cachée ? Demande Marcus, la voix tremblante.

– C’est encore mieux que ça. Tu n’as jamais cru à ces histoires de E.T, et tu passes ton temps à les dénigrer. S’ils existaient vraiment, tu penses qu’ils apprécieraient ?

– Sonar, je ne comprends rien de ce que tu me racontes, viens me sortir de là ! Crie Marcus, qui entend des pas se rapprocher.

– Ne t’inquiète pas, on te pardonne, moi et ma famille. Ils ont pris un malin plaisir à prendre cette vidéo, et à trafiquer ta caisse de bières. Et grâce à toi, notre arrivée va se faire sous la clameur de nos nouveaux fans qui nous attendent.

– Quoi ? Sonar, tu… »

La ligne se coupe subitement. Les pas se rapprochant dangereusement, Marcus penche sa tête hors du monticule d’ordures. Cette fois, il le voit encore plus clairement, une lumière semble émaner autour de son ami. Il dit alors :

« Sonar, c’est toi ? Mais… Tu… Tu ne m’as pas dit que tu avais jeté ce déguisement ?

– Il n’y a jamais eu de déguisement. Et le FBI ne se trompe jamais », réponds Sonar avec un sourire en coin.

Puis Sonar se retourne et marche lentement hors de la ruelle pour rejoindre la rue principale, alors qu’une lumière verte illumine soudain tout le ciel de Roswell, accompagné d’un vacarme assourdissant, comme le bruit d’un vaisseau spatial qui se pose sur Terre.

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