Une belle journée!

Temps de lecture : 15 minutes

Comme tous les matins, je suis réveillée par le bruit des voisins de mon immeuble qui partent vaquer à leurs occupations et obligations professionnelles. Il est environ 7 heures du matin, et il me reste encore une heure de sommeil. Je décide de me rendormir…

Puis je me réveille en sursaut. L’esprit encore embué, je jette un coup d’œil à mon téléphone, qui m’agresse de sa luminosité bien trop élevée à cette heure de la journée. Il est déjà 9 heures. Le visage enfoui dans mon oreiller, tout en réalisant que je vais être en retard, je ne bouge pas pour autant. Je ferme les yeux, lasse, et peux déjà sentir le flot de pensées qui assaillent progressivement mon cerveau :

Je dois appeler un fournisseur, il ne faut pas que j’oublie le courrier, je dois aussi continuer à écrire sur mon blog, et il faut que je prenne rendez-vous, et si je décidais de lancer une marque de barre de céréales ? Et si je décidais d’écrire un livre ? Mince, il ne faut pas que j’oublie la réunion à 10h. Et si je démissionnais le mois prochain ? Et si…

Prise d’un élan de motivation et tentant d’écarter toutes ces pensées, je décide finalement de me lever. Je me dirige vers mon armoire et observe un instant le choix vestimentaire qui s’offre à moi. Jupe et t-shirt, combinaison, robe longue ?

Je regarde alors par la fenêtre. L’été semble enfin pointer le bout de son nez, et je peux apercevoir une petite lueur de soleil à travers les rideaux blancs de ma chambre. Qu’à cela ne tienne, il faut fêter ça avec une belle petite jupe vert kaki, que j’accompagne d’un t-shirt blanc.

Je m’habille, puis me dirige vers la salle de bain. Je me regarde dans le miroir.

Je fais quelques grimaces pour détendre ces petites rides du matin et mon visage encore un peu boursouflé. Mine de rien, mon visage prend quand même de l’âge, pensai-je. Quelques rides, des yeux un peu plus fatigués qu’avant…

Avant mes trente ans, je crois que je n’avais jamais vraiment pris conscience des années qui défilent à vitesse grand V. Avide d’expériences et d’aventures, j’eus la chance (ou pas, cela dépend de la vision de chacun) de ne pas avoir eu trop tôt d’attaches (un compagnon, des enfants, etc), et j’ai donc pu profiter jusqu’à la fin de ma vingtaine d’une relative liberté, limitée par les études et les expériences professionnelles, bien entendu. J’ai notamment voyagé, connu l’expatriation à l’étranger, et vécu quelques expériences amoureuses (chaotiques pour la plupart). Certaines personnes de mon âge ont certainement vécu une vingtaine bien plus palpitante que la mienne, mais je n’ai pas à me plaindre, ça aurait pu être pire, je crois.

Ça, c’était avant mes trente ans. Car il arrive un âge où, selon la loi de la jungle sociale, il faut se « stabiliser ». Avoir une vie un peu plus contraignante qu’elle ne l’était déjà, avec son lot de responsabilités à assumer, de loyers à payer, d’échelons à gravir, et de sécurité financière à construire. Toutes ces joies de la vie d’adulte impliquent donc d’y aller un peu plus doucement sur les « aventures », de ne pas trop s’égarer, de choisir un chemin et de s’y tenir, du moins pour les 10 – 15 ans qui viennent. Il me fallait donc trouver ce fameux chemin, avec dans mon sac à dos le starter pack de le future trentenaire qui se stabilise : CDI, bon salaire, appartement (acheté, si possible), partenaire (idéalement).

Ma dernière aventure à l’étranger – un voyage en solitaire à l’autre bout de la Terre pendant près d’un an, une des meilleures expériences de ma vie – sonna le glas de mon insouciance et de cette liberté. Quelques mois plus tard, je trouvais enfin un CDI au sein d’un secteur dans lequel j’avais toujours rêvé travailler, et il ne se passa que quelques autres petits mois avant de trouver un appartement (loué, en revanche, le jour de gloire n’est pas encore arrivé), situé à quinze minutes à pied de mon lieu de travail. Mon chemin se dessinait plutôt clairement.

Après une petite demi-heure de préparation express, j’étais enfin prête à me rendre au travail. Clés, carte de transport, portable, écouteurs : le nécessaire de survie en poche, je claque la porte de mon appartement et me dirige vers la sortie de l’immeuble.

Le temps est toujours très ensoleillé, et je suis enlacée d’une douche chaleur d’été alors que je marche en direction du boulevard. Comme tous les matins, deux choix s’offrent à moi pour me rendre sur mon lieu de travail : le tramway, qui m’assure un trajet de dix minutes à peine, et la marche à pied, qui m’assure au moins un tiers du nombre de pas quotidiens accomplis. Etant déjà en retard de quinze minutes, je décide alors de marcher et de profiter du beau temps ; à ce stade, cinq minutes de retard de plus ou de moins ne changeront pas grand-chose, me dit ma petite voix.

Le chemin menant à mon bureau est assez basique, typique d’un boulevard parisien. Le paysage a en revanche rapidement changé en quelques années ; à force de discours prônant un changement des mentalités face au dérèglement climatique, ces cinq dernières années ont vu l’émergence d’une tendance à la mobilité « douce » : des vélos, des tramways et des trottinettes se mêlent au flot de piétons qui, baskets au pied (et certainement chaussures de ville dans le sac), décident de faire usage de leurs jambes plutôt que de céder à la facilité des transports.

Des nouveaux modes de transports qui, en revanche, n’ont de « doux » que le nom. Entre les costard-cravates à trottinette doublant dangereusement les piétons qui râlent, les cyclistes à peine plus prudents, prenant les feux de circulation pour des décorations lumineuses et les automobilistes manquant à plusieurs reprises l’occasion de voir un piéton faire une apparition théâtrale sur le pare-brise, les rues parisiennes s’apparentent aujourd’hui davantage à un enfer mécanique plutôt qu’une paisible avenue verte et éco-responsable.

Quinze minutes passées, j’arrive enfin au portique de sécurité du bâtiment de mon entreprise. J’adresse un petit sourire et un geste de main à l’hôtesse d’accueil, qui me voit mais ne me renvoie pas la pareille. Plutôt habituée à la personnalité antipathique de cette jeune femme, je ris intérieurement tout en passant ma carte d’accès, qui ouvre les portiques. Avant d’atteindre mon bureau, je fais un rapide crochet aux toilettes, afin de vérifier que mon petit trajet à pied n’a pas mis à mal ma coupe de cheveux que j’ai difficilement réussi à mettre en place ce matin. En me regardant dans la glace, je lâche un profond soupir ; cette journée allait être longue.

En pénétrant dans l’open-space, je prends soudainement une attitude beaucoup plus pressée et lance un « bonjour » très furtif aux premiers collègues que j’aperçois. Je m’installe rapidement à mon bureau, tout en constatant que ma manager, assise habituellement en face de moi, n’est pas à son bureau. Une aubaine pour moi, qui n’aurais pas à devoir me justifier de mon retard et subir son regard désapprobateur.

L’effervescence autour de moi, mes collègues voguant d’un bureau à l’autre, les téléphones jouant leur partition favorite et les discussions entre deux open-spaces me fait réaliser l’heure tardive à laquelle je suis arrivée. 9h50 s’affichait sur mon ordinateur. Évidemment, la journée avait déjà commencé à l’heure où j’étais encore sous ma couette pour la plupart de mes collègues.

En jetant un rapide coup d’œil au siège situé de l’autre côté de l’open-space, je me satisfais de ne pas être la dernière arrivée. En effet, je peux toujours compter sur Tessa, mon acolyte des pannes de réveil, pour me tenir compagnie et ne pas être la seule à arriver après la bataille.

Attendant patiemment que mon ordinateur se mette en route, je décide de faire un peu de rangement sur mon bureau exigu qui, en cas de crise d’infériorité, ne pourra malheureusement pas mentir et prétendre être le bureau d’un propret comptable ou d’un avocat droit dans ses bottes. Factures, to-do list, maquettes, et échantillons de tablettes de chocolat peuplent fièrement le bureau d’une chef de produit dans l’univers de la confiserie « un peu » désordonnée.

Dans ce champ de bataille, je remarque un dossier violet. Il s’agit du dossier qui allait m’être utile pour la réunion de 10 heures. Truffé d’analyses de vente, de hausses tarifaires et de tableaux Excel en tout genre, il annonçait la couleur d’une réunion qui se voudrait aussi passionnante qu’un morceau de papier échoué sur le bitume.

Néanmoins, cette réunion était assez importante, et pour l’occasion, le PDG et la directrice commerciale, ainsi que ma manager seraient de la partie. D’ailleurs, je m’étonnai que ma manager ne soit pas à son bureau en train de se préparer pour cette réunion, qui aurait lieu dans cinq minutes maintenant…

Soudain, comme étant frappée par la foudre, je ressens un frisson dans le dos et me redresse, droite comme un surikate. Mon regard se tourne de manière automatique vers la salle de réunion située en face de moi. En regardant à travers les baies vitrées, mon sang ne fait qu’un tour lorsque je vois ma manager, debout, présentant mon dossier.

Dans un sursaut, j’ouvre ma boîte de messagerie, et le pop-up indiquant les réunions de la journée s’affiche. Le couperet tombe : comme une pancarte indiquant son nom dans la case des recalés au bac, ou comme sa boulangerie préférée annonçant une rupture de pains au chocolat, ce pop-up annonce avec cynisme cette tragique réalité :

« Réunion client – 25 minutes de retard »

Cette fameuse réunion n’a pas lieu à 10 heures, mais à 9h30. La raison la plus probable de ce malentendu était que mon cerveau avait volontairement refusé d’intégrer l’idée qu’une réunion pouvait commencer aussi tôt, et avait décidé de vivre dans le déni. Même si je le comprenais d’une certaine manière, à ce moment précis, je lui en voulais atrocement. Je prends mon dossier violet, empoigne mon PC portable et me rue en direction de la salle de réunion.

Je prends une profonde inspiration lorsque je frappe à la porte, tentant de me préparer au sentiment de honte qui allait m’envelopper à la minute où j’ouvrirais la porte. Je siffle un pathétique « désolée » en pénétrant dans la salle, prenant leurs regards comme des coups de matraque, de fusils et de couteaux simultanément. Un mélange de regards noirs, compatissants, surpris, déçus, perplexes.

J’eus le sentiment que ces regards auraient été les mêmes dans une salle de tribunal, si un serial-killer avait soufflé un timide « désolé » pour le meurtre d’une vingtaine de personnes.

Sans surprise, pour poursuivre le sabotage, je ne trouve plus de chaises vides pour m’asseoir. Je dois alors quitter à nouveau la salle, puis revenir, dérangeant les collaborateurs avec ce siège bancal qui grince bien plus qu’à l’accoutumée, évidemment.

Je comprends que ma manager, ne me voyant pas arriver, avait pris le relais de ma présentation. Je prends alors mon dossier, et, comme si de rien n’était, fais semblant d’être totalement présente et utile à cette réunion. La réalité était toute autre : je n’arrivais plus à réfléchir correctement, mon esprit ne pouvant s’empêcher de s’auto-flageller, m’insultant de tous les noms et m’accusant d’être une piètre chef de produit incompétente et inefficace.

La réunion prend fin à 10h30. Le PDG s’éclipse rapidement, et la directrice commerciale raccompagne les clients vers la sortie, qui quittent la salle de réunion sans me serrer la main. Je ne leur en veux pas, car ils avaient certainement oublié que j’étais parmi eux pendant cette demi-heure.

Je retourne m’asseoir à mon bureau, penaude, et retrouve ma manager assise également à son poste. Nos regards se croisent, et je prends toute la misère du monde en pleine face. A juste titre, elle semble déçue et en colère. Je prends mon smartphone, et quitte mon poste pour me réfugier dans mon petit havre de paix, mon petit espace personnel qui m’était d’une grande aide depuis que j’avais intégré cette compagnie : les toilettes.

Je m’assois sur la cuvette et joint l’utile à l’agréable : je me mets à pleurer à chaudes larmes. Comment pouvais-je être aussi désordonnée, aussi maladroite, aussi tête-en-l’air ? L’objet de cette réunion avait confirmé une réalité que je devais accepter : je n’aimais pas mon job. Les chiffres, la négociation, les analyses financières, correspondaient à tout ce que j’avais tenté d’éviter tout au long de ma carrière. Toujours est-il que, dans une confusion entre ce que je voulais vraiment et ce que la société m’avait poussé à faire, je me trouvais là, et ce n’était pas une excuse pour être aussi incompétente.

Après quelques secondes à me morfondre, enfermée dans ces toilettes, je décide finalement de sécher mes larmes et de retourner au front. Alors que je me lève et me retourne pour tirer la chasse d’eau, mon smartphone, que je tiens en main, se met à vibrer. Je reçois un appel d’un numéro inconnu. Toujours un peu fébrile et chamboulée par ce flot d’émotions, je sursaute, laissant un de mes biens les plus précieux faire un très malheureux plongeon au fond de la cuvette. Pris dans le tourbillon de la chasse d’eau, mon smartphone prend la vague avant que je ne le récupère dans un élan.

J’appuie alors sur les boutons pour m’assurer qu’il a survécu à la noyade, mais je dois me rendre à l’évidence : mon cher et tendre smartphone avait pris l’eau. Je n’ai plus assez de larmes pour pleurer cette tragédie, tétanisée par cette journée qui venait à peine de commencer et qui avait déjà prit une tournure apocalyptique. Je sèche mon téléphone, et retourne à mon bureau.

Après la mésaventure de la réunion manquée, la journée se passa relativement comme toutes mes journées depuis maintenant un an : lecture d’emails tout aussi passionnants et les uns que les autres, mêlant guerre d’ego entre collègues, actes de dénonciations – manager en copie, bien entendu – et demandes « urgentes » à accomplir dans la journée et qui nécessitaient au moins une semaine de travail.

Les yeux fatigués et la tête vide, je parcours mes emails sans conviction, puis décide d’aller faire un tour dans ma boîte de messagerie personnelle, qui n’était finalement pas plus passionnante, puisqu’elle était essentiellement fournie de publicités en tous genres.

Pourtant, cette boîte de messagerie aurait pu être bien plus attrayante, si l’email que j’attendais depuis maintenant des semaines décidait d’apparaître. Un email que j’attends avec un espoir complètement illusoire : la réponse d’un éditeur concernant un manuscrit que j’ai envoyé, dans un élan de prétention et de conviction que mes talents d’écriture valaient la peine d’importuner un des éditeurs les plus connus de l’époque. Ces semaines d’attente n’étaient que le reflet de la silencieuse fatalité qui me chuchotait à l’oreille : tu n’es bonne à rien.

Il était 18h30 et cela faisait maintenant presque 9 heures que la MeetingGate et le SmartphoneGate avait eu lieu, et finalement, la malédiction avait semblé s’être arrêtée là pour la journée. Dans une demi-heure, je pourrais enfin m’échapper de cet open-space de l’ennui.

Alors que je réponds aux derniers emails de la journée, j’entends soudain le PDG m’appeler, me sommant de venir à son bureau. Surprise par cette convocation à cette heure tardive, je prends mon carnet de notes et mon stylo, comme toujours, et quitte mon poste. Je trouve alors ma manager, assise sur la table attenante à l’immense bureau du PDG, et ce dernier, debout, m’invitant à m’asseoir également. Je m’exécute, répondant par un sourire à peine gêné. Je vois dans leurs regards que la malédiction était de retour.

Cette réunion imprévue ne durera que quelques minutes. De toute leur tirade, je ne retins que trois mots : « vous êtes licenciée ».

Ces trois mots résonnent à la fois négativement et positivement en moi. Négativement, car ils faisaient l’aveu d’un échec cuisant. Positivement, car je me sentais soudain libérée, légère, comme si l’on venait de retirer les deux boulets que je trainais aux pieds depuis un an. Cependant, je me trouvais donc, d’un coup d’un seul, sans emploi. Une situation que l’on peut donc ranger dans la case des malédictions de la journée, au moins aux yeux de la société.

C’est donc sans emploi et sans téléphone que je finis ma journée. Je quitte le bâtiment, tout de même à nouveau éblouie par le ciel bleu et éclatant. Ce boost de vitamine D me donne envie d’agir et ne pas rester sur la mauvaise note que représente cette journée. Je me rends alors auprès d’un opérateur mobile, afin de voir s’il y a encore un mince espoir que mon smartphone ressuscite. L’agent s’empare de mon téléphone, l’observe pendant quelques secondes, puis appuie sur le bouton « marche ».

Il regarde l’écran de mon smartphone, me regarde ensuite, et sent mon inquiétude. Il tourne alors lentement l’écran du smartphone vers moi : l’écran s’illumine, comme pour me faire un grand sourire. Je dois alors expliquer à cet agent, qui me fait un sourire moqueur, que j’avais tenté à plusieurs reprises de l’allumer pendant la matinée, mais que j’avais ensuite cesser pour ne pas risquer de l’endommager encore plus. Il m’expliquera ensuite que l’eau avait certainement séché au cours de la journée, permettant à mon téléphone de retrouver ses fonctions vitales.

Requinquée par cette bonne nouvelle, je me mets en route vers mon appartement, pour recharger mes batteries d’une journée qui s’était avérée bien épuisante. Je rentre chez moi, et m’écroule sur le canapé. En guise de réconfort, j’allume mon téléphone pour y regarder quelques photos. C’est alors que je reçois la notification d’un message vocal. Je compose alors le numéro de ma messagerie vocale, et écoute le message :

« Bonjour, c’est Agathe des Editions Zèbres, j’ai tenté de vous appeler ce matin vers 10h30, mais vous n’avez pas répondu. Nous avons reçu votre manuscrit, et nous avons adoré votre ouvrage ! Nous l’avons lu deux fois, et nous sommes fascinés par l’univers, les personnages, nous avons déjà hâte de connaître la suite. Je vous propose que l’on se rencontre pour échanger sur notre collaboration. Une belle carrière d’autrice vous attend ! A bientôt. »

Je lâchai, pour la seconde fois de la journée mais pas pour les mêmes raisons cette fois, un profond soupir. Finalement, le vent avait tourné, et la malédiction avait définitivement arrêté de me persécuter. Cette journée s’avérera être une des plus belles journées de ma vie !

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